La MASTER CLASS de l’Ukraine aux écoles de guerre Occidentales : Quand le champ de bataille ridiculise les Professeurs de stratégie militaire.

La MASTER CLASS de l’Ukraine aux écoles de guerre Occidentales : Quand le champ de bataille ridiculise les Professeurs de stratégie militaire.

West Point, Saint-Cyr, les écoles de guerre et les états-majors face à une question embarrassante : à quoi sert d’apprendre à gagner les guerres d’hier si l’on ne sait pas anticiper celles de demain ?

1. PRÉAMBULE : BIENVENUE À L’ÉCOLE DE GUERRE… D’HIER !

Il existe une institution fascinante dans les grandes puissances occidentales : l’École de guerre. On y enseigne la stratégie, la tactique, l’histoire militaire, l’art du commandement, la logistique, les opérations interarmées et les enseignements des conflits passés. On y étudie Napoléon, Clausewitz, Jomini, les deux guerres mondiales, les opérations mécanisées et les grandes manœuvres.

Tout cela est parfaitement respectable. À un détail près.

L’ennemi, cet individu particulièrement désagréable, a la fâcheuse habitude de ne pas respecter le programme scolaire !

Et voici qu’arrive l’Ukraine. Un pays confronté depuis février 2022 à l’invasion massive d’une puissance militaire disposant de ressources humaines, industrielles et matérielles considérables.

Un pays qui découvre qu’il n’a ni le temps, ni les moyens, ni le luxe d’attendre dix ans la livraison d’un système d’armes parfait.

Alors il expérimente. Il bricole. Il échoue. Il corrige. Il recommence. Et parfois, il réussit spectaculairement. Pendant ce temps, dans certaines administrations militaires, on rédige des rapports sur les rapports qui permettront de préparer les prochaines réunions consacrées à l’innovation.

Les Ukrainiens font la guerre. D’autres font des présentations PowerPoint sur la guerre.

La formule est volontairement provocatrice. Mais elle pose une question essentielle : les grandes institutions militaires occidentales sont-elles capables d’apprendre aussi rapidement que l’exige désormais le champ de bataille ?

Car le véritable sujet de cet article n’est pas de célébrer aveuglément l’Ukraine. Il est de comprendre comment cette guerre oblige West Point, Saint-Cyr, les écoles de guerre et les états-majors occidentaux à réexaminer une partie de leurs certitudes.

Le problème des écoles de guerre n’est pas qu’elles enseignent l’histoire militaire. C’est le risque qu’elles finissent par prendre l’histoire militaire pour un manuel d’instructions de la prochaine guerre.

1 Bis. LE SYNDROME DE LA GUERRE PRÉCÉDENTE : UNE VIEILLE MALADIE MILITAIRE

L’histoire militaire est remplie d’institutions qui avaient parfaitement compris la guerre précédente. Et beaucoup moins bien la suivante………..!!!!!!!!!

« En quittant Montmédy, nous arrivons dans les forêts des Ardennes. Si certains préparatifs sont faits, elles sont impénétrables […J Ce secteur n’est pas dangereux. »
Maréchal PÉTAIN, ministre de la Guerre et ex-commandant en chef des armées françaises (7 mars 1934).

« Il n’y a pas de mesures urgentes à prendre pour le renforcement du secteur de Sedan ». Général Charles HUTZINGER, commandant de la deuxième armée française. 13 mai 1940).

« L’armée française est toujours la puissance de combat la plus forte en Europe ». Le Time (12 juin 1939).

« Les tanks des Allemands seraient détruits en rase campagne derrière nos lignes en supposant qu’ils pénètrent aussi loin, ce qui est douteux. » Général A.L. GEORGES, major général des Armées (1939).

« Personne aujourd’hui ne craint qu’une flotte japonaise puisse assener un coup inattendu sur nos possessions du Pacifique. La radio rend cette surprise impossible ». Josephus DANIELS, ancien secrétaire américain de la Marine (16 octobre 1922).

« Une attaque japonaise sur Pearl Harbor est une impossibilité stratégique ».
Major Fielding Etliot, auteur et spécialiste des sciences militaires, « The impossible war with Japan » in The American Mercury (septembre 1938).

« Allons, ne vous occupez pas de cela… Ce n’est rien ». Lieutenant Kermit TYLER, officier de service au centre d’information d’Hawaii (7 décembre 1941). Après qu’il eut été informé qu’un signal radar faisait apparaître 50 avions survolant Oahu à presque 180 miles à l’heure. Le 7 décembre 1941 à 7 h 00, la base navale de Pearl Harbor était attaquée par les japonais.

« Messieurs, vous nous parlez d’artillerie lourde ? Grâce à Dieu, nous n’en avons pas ! Ce qui fait la force française, c’est la légèreté de nos canons ». Général Rotrtne, représentant de l’état-major général de l’armée (1909).

« L’art, je m’en moque ! Pour moi, les plus belles œuvres d’art sont au nombre de trois: l’obus, le fusil et le char blindé ! ». Adolf Hitler

« La mitrailleuse : Ne vous méprenez pas, cette arme ne changera absolument rien ». Le général en chef de l’infanterie française, rejetant devant le Parlement l’importance de la mitrailleuse dans une guerre (1910).

« La mitrailleuse est une arme grossièrement surestimée ». Maréchal Douglas HAIG au début de la Première Guerre mondiale. 1914.

« Le transport par chemin de fer sera responsable de l’émasculation de nos troupes et les privera de l’option des grandes marches qui ont joué un rôle si important dans le triomphe de nos armées ». François ARAGO (1836).

« Les avions sont des jouets intéressants, mais sans valeur militaire ». Maréchal Ferdinand FOCH, professeur de stratégie militaire et commandant de l’École supérieure de guerre (1911).

« Quant aux tanks, qui sont supposés par quelques-uns nous apporter un raccourcissement des guerres, leur inaptitude est frappante ». Maréchal Philippe PÉTAIN, préface d’un livre du général CHAUVINEAU : « Une invasion est-elle possible ? » (1939).

« Cette idée est si dénuée de sens et si irréalisable que je suis prêt à rester sur le pont d’un navire de combat pendant que ce crétin essaiera de l’atteindre depuis les airs ». Newton D. BAKER, membre du secrétariat américain à la Guerre (1921). Il niait l’utilité de l’avion lors des affrontements navals.

« Une erreur commune est faite quand on suppose que les machines volantes pourraient être utilisées pour larguer en temps de guerre de la dynamite sur un ennemi ». William Henry PICKERING, astronome américain au Harvard College Observatory, in Aeronautics (1908).

“Affirmer que l’aéroplane va « révolutionner » le combat naval dans le futur, cela relève de l’exagération la plus échevelée ».  Scientific American (16 juillet 1910).
« Il est significatif qu’en dépit des prétentions des fervents de l’aérien, aucun bateau de combat n’a encore été coulé par des bombes.. ». Légende d’une photo de l’US Arizona (29 novembre 1941). Peu de temps après, l’aviation japonaise attaquait Pearl Harbor et détruisait le navire de combat US Arizona; il entraîna avec lui 1102 hommes dans la mort.

« …..Ces cons de l’école de guerre ! » Charles de Gaulle 1940. À propos de Saint-Cyr et du haut commandement Français qui n’avaient pas voulu entendre parler des chars.

« Des lions commandés par des ânes ». 14/18. À propos des généraux britanniques accusés d’avoir envoyé des centaines de milliers de soldats au massacre dans des offensives comme la Bataille de la Somme. Ils chargeaient en marchant au pas….!!!!

En 1914, plusieurs armées européennes accordaient encore une place considérable à l’offensive, alors que les mitrailleuses, l’artillerie moderne et les réseaux de tranchées allaient transformer le champ de bataille en gigantesque machine à broyer les hommes.

« Les mitrailleuses Allemandes tuent 27.000 Français le 22 août 1914, dont environ 7.000 pour la seule bataille du village belge de Rossignol. C’est quatre fois plus qu’à Waterloo ». « Le Jour Le Plus Meurtrier De L’histoire De France – 22 Août 1914″. Jean-Michel Steg.

« 27 000 soldats français sont tués en une seule journée. Ce n’est ni Verdun, ni le Chemin des Dames, ni le Débarquement.
C’est le 22 août 1914.
La guerre a commencé 3 semaines plus tôt. Ce matin-là, 5 armées françaises se retrouvent au contact de l’ennemi en même temps, sur 400 km de front, de la Lorraine à la Belgique.
Les hommes montent à l’assaut en pantalon rouge et képi. On les voit venir de très loin. Source image.
Soldat Français 1914
Soldat Allemands 1914
En face, les mitrailleuses allemandes tirent des centaines de coups par minute, et les canons frappent depuis l’arrière des collines, sans jamais voir leur cible.
Les officiers ordonnent la charge à la baïonnette. Ils partent devant, et tombent les premiers.
Le pire a lieu près d’un village belge des Ardennes qui porte un nom de chanson : Rossignol. En quelques heures, 7 000 Français y sont tués.
À la tombée de la nuit, la journée a coûté 27 000 morts. Autant de soldats français que les 8 années de la guerre d’Algérie. En un jour.
Cette date ne dit pourtant rien à presque personne.
Le jour le plus meurtrier de l’histoire de France n’a ni monument national, ni cérémonie. Il a des cimetières de village, le long de la frontière belge, où l’on compte encore les tombes de ce seul jour d’été. » Source.

Après 1918, la France entreprend de tirer les leçons de cette catastrophe. Elle construit la ligne Maginot. Une réalisation techniquement remarquable. Des kilomètres de galeries souterraines, des coupoles blindées, des tourelles escamotables, des ouvrages d’artillerie, des casernes enterrées, des installations électriques et des systèmes de ventilation. Un prodige d’ingénierie militaire.

Et pourtant, en mai 1940, les armées allemandes vont démontrer une vérité particulièrement désagréable : On peut construire une forteresse pratiquement imprenable et perdre la guerre en combattant ailleurs.

La ligne Maginot : un système remarquable, mais une stratégie vulnérable

Contrairement à une idée reçue, la ligne Maginot n’a pas été simplement pulvérisée par les Allemands. De nombreux ouvrages ont résisté. Elle répondait également à une logique stratégique : protéger une partie de la frontière, économiser les effectifs et orienter une éventuelle offensive allemande vers la Belgique. Le problème était ailleurs.

Ce dispositif reposait sur certaines hypothèses concernant les intentions et les capacités de l’adversaire. Or, l’offensive allemande de mai 1940 va exploiter les faiblesses du dispositif allié, notamment dans les Ardennes et sur la Meuse.

LA LIGNE MAGINOT ET LES ARDENNES : QUAND L’ENNEMI EST PRIÉ DE RESPECTER LA GÉOGRAPHIE DES ÉTATS-MAJORS !

ARDENNES. 🇫🇷 1940 : La France tombe dans le piège 🪤. 🧱 Un mur infranchissable. 🌲 Une forêt jugée impénétrable.🪖 Et des chars qui passent quand même.

« Sans vouloir faire de critiques je crois que nous sommes commandés par des cons ».1950.Lieutenant Bernard Delattre de Tassigny. Mort pour la France.

« …..Ces cons de l’école de guerre ! » Charles de Gaulle 1940. À propos de Saint-Cyr et du haut commandement Français qui n’avaient pas voulu entendre parler des chars.

Il fallait tout de même y penser ! Après avoir dépensé des sommes considérables pour construire l’un des systèmes fortifiés les plus sophistiqués de son époque, l’état-major français avait prévu une défense beaucoup moins puissante dans le secteur des Ardennes.

Pourquoi ? Parce que ce massif forestier, avec son relief accidenté et ses routes difficiles, était considéré comme un obstacle majeur à une offensive mécanisée de grande ampleur.

En somme, on avait demandé à la géographie de faire gratuitement le travail des fortifications !

Les Ardennes étaient difficiles à traverser ? Parfait ! Les Allemands auraient donc l’obligeance de ne pas y faire passer leurs blindés. Il suffisait d’y croire.

  • Et manifestement, certains y croyaient beaucoup : 
  • « En quittant Montmédy, nous arrivons dans les forêts des Ardennes. Si certains préparatifs sont faits, elles sont impénétrables […J Ce secteur n’est pas dangereux. » Maréchal PÉTAIN, ministre de la Guerre et ex-commandant en chef des armées françaises (7 mars 1934).
  • « Il n’y a pas de mesures urgentes à prendre pour le renforcement du secteur de Sedan ». Général Charles HUTZINGER, commandant de la deuxième armée française. 13 mai 1940).

Le 10 mai 1940, les Allemands lancent leur offensive. Leurs colonnes mécanisées traversent les Ardennes, atteignent la Meuse et percent le dispositif français à Sedan.

L’impensable venait de se produire : l’ennemi avait osé emprunter un itinéraire que les certitudes de l’état-major jugeaient particulièrement défavorable !

Précisons que les Ardennes n’étaient pas totalement dépourvues de défenses et que certains responsables militaires français avaient identifié le danger. Le problème était notamment la faiblesse relative des fortifications, la répartition des forces et la capacité à réagir rapidement à une percée.

Mais le résultat historique est là. On avait construit des ouvrages capables de résister à de puissants bombardements. On avait installé des tourelles blindées, des galeries souterraines, des systèmes électriques et des pièces d’artillerie.

On avait pensé à la résistance du béton. Beaucoup moins efficacement à la souplesse du raisonnement.

Et voici la véritable leçon que devraient méditer toutes les écoles de guerre : Une carte d’état-major n’est pas un contrat signé avec l’ennemi….

L’adversaire n’a aucune obligation de respecter les itinéraires que vous lui attribuez, les difficultés que vous lui prêtez ou les certitudes que vous avez transformées en doctrine.

En mai 1940, les Allemands n’ont pas eu besoin de détruire toute la ligne Maginot. Ils ont simplement exploité les faiblesses du dispositif qui devait la compléter.

Le béton avait résisté. Le raisonnement stratégique, beaucoup moins. La ligne Maginot n’a donc pas été partout vaincue militairement. Elle a été dépassée stratégiquement. Et c’est peut-être encore plus accablant.

L’électricité : le talon d’Achille potentiel d’une forteresse moderne

Prenons maintenant une question technique révélatrice. Les grands ouvrages de la ligne Maginot avaient besoin d’électricité pour de nombreuses fonctions essentielles : ventilation, éclairage, transmissions, monte-charge et manœuvre des équipements mécaniques. Certains étaient raccordés au réseau électrique extérieur.

Or, une alimentation électrique située dans une région directement exposée à l’ennemi constitue naturellement une vulnérabilité. Une question mérite donc d’être posée : jusqu’où avait-on étudié la résistance de l’ensemble du système énergétique, et pas seulement celle des fortifications elles-mêmes ?

Les grands ouvrages disposaient généralement de groupes électrogènes autonomes. Il serait donc faux de prétendre qu’une simple coupure extérieure suffisait à les neutraliser. Mais le problème demeure instructif : la résistance d’une forteresse dépend aussi de ses réserves, de ses infrastructures, de ses communications et de ses capacités de soutien.

On peut protéger les canons sous des mètres de béton. Encore faut-il avoir pensé à tout ce qui permet de les faire fonctionner.

Voilà une leçon fondamentale. Une forteresse n’est jamais plus solide que les dépendances indispensables à son fonctionnement. Et cette question de la vulnérabilité des infrastructures, nous allons la retrouver dans la guerre moderne.

LA LIGNE MAGINOT : DES FORTERESSES BLINDÉES, MAIS UNE ÉLECTRICITÉ VENANT PARFOIS DE CHEZ L’ENNEMI !

Voilà une situation qui mérite de figurer dans les manuels des écoles de guerre. Dans certaines régions du Nord-Est, les ouvrages de la ligne Maginot dépendaient, pour leur alimentation électrique extérieure, de réseaux dont les sources de production se trouvaient parfois en avant de la ligne principale de résistance.

Plus extraordinaire encore : une partie de l’électricité de ces régions pouvait provenir d’Allemagne ou de Suisse ! Autrement dit, on construisait des fortifications destinées à résister à une offensive allemande dans un environnement énergétique dont certaines infrastructures étaient exposées à cette même offensive. Il fallait oser !

Certes, les grands ouvrages disposaient de leurs propres groupes électrogènes. Les ingénieurs militaires avaient donc prévu des solutions de secours. Mais le problème était suffisamment préoccupant pour que l’on décide, à partir de 1935, de construire un réseau militaire d’alimentation électrique par l’arrière.

Près de 464 kilomètres de lignes à haute tension furent ainsi réalisés entre 1936 et 1939. Et lorsque les unités françaises chargées de leur exploitation se replièrent en juin 1940, les ouvrages durent fonctionner sur leurs centrales autonomes.

Voilà une leçon de stratégie que l’on devrait enseigner avant même d’aborder Clausewitz : il ne suffit pas de protéger une forteresse. Il faut aussi examiner la vulnérabilité de tout ce qui lui permet de fonctionner.

Car une défense peut être formidablement résistante sur le papier et présenter des dépendances dont l’adversaire saura tirer parti. Le béton protège contre les obus. Il ne protège pas contre les erreurs de conception stratégique.

2. EBEN-EMAEL : LA FORTERESSE IMPRENABLE QUI N’AVAIT PAS PRÉVU L’ENNEMI SUR SON TOIT….

Le 10 mai 1940, en Belgique, se déroule l’une des opérations les plus extraordinaires de l’histoire militaire. Le fort d’Eben-Emael est considéré comme l’une des forteresses les plus puissantes d’Europe. Construit pour défendre notamment les passages du canal Albert, il dispose de puissantes pièces d’artillerie, de coupoles blindées, de casemates et de kilomètres de galeries souterraines. Sa garnison compte environ 1 200 hommes.

Tout semble avoir été prévu pour résister à une offensive conventionnelle. Ou presque……

Les concepteurs avaient préparé la forteresse à recevoir l’ennemi devant elle. Les Allemands vont arriver directement sur son toit.

Quelques planeurs contre une forteresse

À l’aube du 10 mai 1940, une petite force d’assaut allemande débarque sur le plateau supérieur du fort à bord de planeurs DFS 230. L’utilisation de planeurs permet une approche discrète et un débarquement directement sur l’objectif. Les assaillants ne cherchent pas à conquérir méthodiquement les kilomètres de galeries souterraines. Leur objectif est de neutraliser rapidement les installations défensives.

Pour cela, ils disposent notamment d’une arme particulièrement innovante : la charge creuse.

Son principe physique était connu avant la guerre, mais son emploi militaire contre les fortifications prend ici une dimension nouvelle. Contrairement à une charge explosive classique, la charge creuse concentre les effets de l’explosion pour perforer des protections résistantes.

Les équipes allemandes attaquent les coupoles et les ouvrages du plateau. En une quinzaine de minutes, plusieurs installations essentielles sont neutralisées. La garnison se retrouve dans une situation dramatique. Le fort, pourtant conçu pour résister à une offensive majeure, perd rapidement une grande partie de sa capacité de combat. Il capitule le 11 mai 1940, après environ 32 heures de combats.

Trente-deux heures pour obtenir la reddition d’une forteresse réputée extrêmement puissante, la plus puissante en Europe pour ne pas dire au monde, à l’époque. Et quelques dizaines de minutes pour neutraliser une part décisive de ses défenses.

La véritable innovation : combiner ce qui n’avait pas été envisagé

Les Allemands n’ont inventé ni le planeur ni le principe physique de la charge creuse en mai 1940. Leur réussite repose sur une combinaison originale de moyens techniques, de surprise, de préparation et d’entraînement.

Le planeur permet d’arriver directement sur l’objectif. La charge creuse permet de neutraliser des protections jusque-là réputées extrêmement résistantes. La préparation minutieuse permet d’exploiter ces avantages. Ce n’est pas une victoire de l’improvisation contre la préparation.

C’est une victoire de l’imagination opérationnelle, appuyée sur une préparation rigoureuse, contre un système défensif qui n’avait pas suffisamment anticipé ce mode d’attaque.

La forteresse avait été conçue pour résister à une certaine représentation de la guerre. Les assaillants ont changé les règles du problème.

Et voilà exactement ce qui nous intéresse. La question n’est pas de savoir si les ingénieurs belges étaient compétents. Ils l’étaient. La question est de comprendre pourquoi un système défensif aussi sophistiqué pouvait être aussi vulnérable à une méthode d’attaque nouvelle.

L’ennemi ne lit pas nécessairement vos manuels. Et lorsqu’il les lit, c’est parfois pour découvrir comment vous surprendre. Cette phrase aurait pu être rédigée par l’état-major Ukrainien.

3. GIÁP ET HÔ CHI MINH : QUAND UN PROFESSEUR D’HISTOIRE DONNE DES LEÇONS AUX GÉNÉRAUX DES GRANDES PUISSANCES !

Il existe dans l’histoire militaire un personnage qui devrait provoquer quelques sueurs froides dans les amphithéâtres des grandes écoles de guerre. Son nom : VÕ NGUYÊN GIÁP (1911-2013). 

Sa formation militaire académique ? AUCUNE ! West Point ? Non. Saint-Cyr ? Non plus. L’École supérieure de guerre ? Toujours pas ! Son métier, avant de devenir général ? PROFESSEUR D’HISTOIRE !

Il avait un secret, un énorme secret qu’il partageait avec De GAULLE : « La véritable école du Commandement est la culture générale. Charles de Gaulle. Voilà qui commence particulièrement mal pour les défenseurs inconditionnels du prestige des grandes formations militaires.

Car cet ancien enseignant, devenu l’un des principaux chefs militaires vietnamiens, va participer à une lutte historique contre trois grandes puissances : le Japon, la France et les États-Unis, qu’il va sortir manu militari. Avec une précision importante : Giáp n’a pas personnellement vaincu l’armée japonaise. Le Việt Minh a combattu l’occupation japonaise, puis exploité l’effondrement du Japon en août 1945 pour prendre le pouvoir. Mais la suite de son parcours mérite que l’on s’y arrête.

Une idée essentielle au général Giáp : une armée peut posséder une supériorité écrasante en armement et se retrouver stratégiquement en difficulté si son adversaire bénéficie d’un enracinement durable dans la population.

HÔ CHI MINH : LE STRATÈGE POLITIQUE QUI AVAIT COMPRIS QUE LA GUERRE NE SE GAGNE PAS SEULEMENT SUR LE CHAMP DE BATAILLE

Derrière Giáp se trouve un autre personnage incontournable : HÔ CHI MINH (1890-1969). Lui non plus n’était pas le produit d’une grande école de guerre occidentale. Arrivé à Paris vers 1919-1920, il exerçait des emplois modestes et manuels comme photographe-retoucheur et en faisant divers petits métiers. Révolutionnaire, organisateur politique et fondateur du Việt Minh en 1941, il comprend qu’une guerre d’indépendance ne se gagne pas uniquement avec des fusils et des canons.

Elle se gagne également par l’organisation de la population, la mobilisation politique, la durée et la volonté de poursuivre le combat.  Le révolutionnaire doit être dans le peuple comme un poisson dans l’eau. — Formule traditionnellement attribuée à Mao Zedong, d’après De la guerre prolongée (1938).

En décembre 1944, Giáp organise le noyau de ce qui deviendra l’Armée populaire vietnamienne. Quelques dizaines de combattants à l’origine. Pas de divisions blindées. Pas d’aviation de combat. Pas de prestigieuse académie militaire pour délivrer les diplômes. Mais une organisation politique, une stratégie de longue durée et une capacité à transformer progressivement une guérilla en véritable armée.

Hô Chi Minh avait compris une chose essentielle : il ne suffisait pas de vaincre une armée. Il fallait rendre politiquement impossible la poursuite de la guerre par son adversaire.

DIÊN BIÊN PHU : LE PROFESSEUR D’HISTOIRE FAIT PASSER L’EXAMEN AUX GÉNÉRAUX FRANÇAIS

Nous voici en 1954. Le commandement français dispose d’une armée professionnelle, d’une aviation, d’artillerie, de blindés et d’officiers formés dans les grandes institutions militaires. Face à lui, Giáp. L’ancien professeur d’histoire.

À Diên Biên Phu, les Français ont établi un camp retranché dont la défense repose notamment sur la puissance de feu, les positions fortifiées et le ravitaillement aérien. Mais Giáp va déjouer une partie de leurs hypothèses. Ses forces parviennent à installer une importante artillerie sur les hauteurs environnantes, à organiser une logistique considérable et à mener une bataille de siège méthodique.

Il bénéficie aussi d’une aide chinoise importante, qu’il serait historiquement malhonnête de passer sous silence. Le 7 mai 1954, le camp retranché français tombe.

L’ancien professeur d’histoire vient de donner une leçon magistrale à une armée dont les officiers avaient étudié la guerre dans les écoles les plus prestigieuses.

Et quelle leçon ! L’adversaire n’avait pas accepté de combattre selon le scénario imaginé pour lui. Cela ne vous rappelle rien ? La ligne Maginot ? Les Ardennes ? Eben-Emael ? Et aujourd’hui, les drones ukrainiens ?

APRÈS LA FRANCE, LES ÉTATS-UNIS !

L’histoire aurait pu s’arrêter à Diên Biên Phu. Mais non. Quelques années plus tard, les États-Unis s’engagent massivement dans la guerre du Vietnam. Cette fois, la puissance militaire engagée atteint une dimension extraordinaire. Bombardiers stratégiques, hélicoptères, porte-avions, artillerie, moyens électroniques et capacités logistiques gigantesques.

Face à eux, les forces communistes vietnamiennes, soutenues notamment par l’Union soviétique et la Chine. Giáp demeure l’une des grandes figures du commandement nord-vietnamien, même si toutes les opérations ne relèvent pas personnellement de lui. Hô Chi Minh, mort en 1969, ne verra pas la victoire finale.

En 1973, les forces combattantes américaines quittent le Vietnam après les accords de Paris. En avril 1975, Saïgon tombe.

La supériorité technologique américaine n’a pas suffi à produire une victoire politique durable.

Et voilà le point essentiel. Les Américains pouvaient remporter de nombreux engagements tactiques sans parvenir à atteindre leurs objectifs stratégiques. Parce qu’une guerre ne se résume pas à additionner des batailles gagnées. On peut gagner des combats et perdre la guerre.

LE DIPLÔME NE FAIT PAS LE STRATÈGE

Attention : il ne s’agit pas de transformer Giáp en génie infaillible. Il a commis des erreurs, subi des défaites et conduit des opérations extrêmement coûteuses en vies humaines. Son parcours ne démontre pas que la formation militaire est inutile. Il démontre quelque chose de bien plus dérangeant.

La formation militaire ne garantit ni l’imagination stratégique, ni la capacité d’adaptation, ni la victoire.

Et surtout, les adversaires de Giáp n’étaient pas nécessairement moins intelligents ou moins courageux. Ils évoluaient dans des systèmes militaires et politiques dont certaines hypothèses se sont révélées inadaptées à la réalité du conflit. Voilà ce que les écoles de guerre devraient méditer.

Car entre un officier capable de réciter brillamment les campagnes de Napoléon et un chef capable de comprendre pourquoi les méthodes de Napoléon ne répondent plus au problème posé, la différence peut devenir considérable.

GIÁP N’AVAIT PAS BESOIN D’UN DIPLÔME DE WEST POINT POUR COMPRENDRE QUE LA GUERRE NE SE GAGNE PAS EN RESPECTANT LES CERTITUDES DE L’ADVERSAIRE.

Et pour conclure, une question aux professeurs de stratégie militaire : Combien de généraux diplômés de vos prestigieuses institutions ont été capables de comprendre, avant qu’il ne soit trop tard, la guerre que Giáp et Hô Chi Minh étaient réellement en train de mener ? Voilà une question qui mériterait un examen. Avec le général Giáp comme correcteur.

4. WEST POINT, SAINT-CYR : DES FABRIQUES DE CHEFS OU DES GARDIENNES DE CERTITUDES ?

Revenons à notre époque. West Point, Saint-Cyr et les grandes écoles militaires occidentales forment des officiers dont les compétences techniques et intellectuelles ne sont pas en cause.

Mais une question mérite d’être posée. Apprend-on suffisamment aux futurs chefs militaires à remettre en question ce que leur institution leur enseigne ?

Car la compétence acquise hier ne garantit pas automatiquement la lucidité demain. L’histoire militaire regorge d’officiers compétents qui ont été surpris par des évolutions qu’ils n’avaient pas suffisamment anticipées. Le problème n’est pas nécessairement l’intelligence individuelle.

Il peut résider dans la culture institutionnelle. Dans la hiérarchie. Dans le conformisme. Dans les habitudes. Dans les procédures. Dans la difficulté à faire entendre une idée qui contredit les conceptions dominantes.

On sélectionne les meilleurs cerveaux pour leur enseigner les solutions aux problèmes précédents. Mais qui leur apprend à imaginer ceux qui n’existent pas encore ?

La question est d’autant plus importante que la guerre contemporaine évolue à une vitesse considérable. Une doctrine peut demander des années pour être élaborée, validée et diffusée.

Sur le terrain, une innovation peut provoquer une contre-mesure en quelques semaines. Voilà le décalage qui doit nous préoccuper. La guerre n’attend pas la prochaine promotion de l’École de guerre.

5. L’UKRAINE : L’AGILITÉ COMME CAPACITÉ DE COMBAT

L’Ukraine n’a pas inventé les drones militaires. Les États-Unis, Israël et d’autres pays les utilisaient bien avant février 2022.

Voici maintenant que le 04 Juin 2026, entre 12H00 et 12H30 sur LCI, un général de division, ancien Directeur de l’École de Guerre, déclare péremptoirement : « Les drones avant le 22 Février 2022 ça n’existait pas !!!!! ». 

Le général qui dit ça est un ancien directeur de l’école de guerre dont la vocation est je cite : « L’École de guerre est un lieu d’étude et de réflexion où se forment les chefs militaires de demain : ceux de la prochaine guerre de Troie, de cent, de trente ou de sept ans… Mais nos combats ne se mènent plus dans la lice, entre les palissades d’un terrain clos. Ils ne concernent pas seulement les militaires dévoués à leur pays, quelques mercenaires égarés ou les enfants perdus de tristes tropiques. Ils sont une responsabilité collective de nos démocraties. L’étude et la réflexion ne peuvent être le seul fait d’officiers développant leur pensée dans ce quadrilatère hors du temps que serait l’École militaire si elle ne s’ouvrait sur le monde. Là réside la vocation des éditions de l’École de guerre : susciter l’intelligence et la réflexion, encourager l’écriture et le dialogue, publier et échanger au profit de tous, civils ou militaires ».

Charles De Gaulle : « …..Ces cons de l’école de guerre ! » Charles de Gaulle. 1940. À propos de Saint-Cyr et du haut commandement Français qui n’avaient pas voulu entendre parler des chars.

N’oublions pas que cette glorieuse école dite de « guerre » n’a pas permis depuis 200 ans d’empêcher l’armée Allemande d’envahir la France à trois reprises : 1870, 1914, 1940 et même le « Tsar de toutes les Russie » d’arriver jusqu’à Paris….. :

Pour connaitre « un peu » l’histoire des drones dont je dénonce depuis 2007 sur ce site même, l’absence dans les armées Françaises, j’ai demandé à l’IA de me faire un topo historique sur les drones : 

« L’utilisation de drones dans les conflits armés est plus ancienne qu’on ne le pense ». [Ça  commence mal…!!!]

Chronologie simplifiée

Première Guerre mondiale (1914-1918) : Premiers essais d’aéronefs sans pilote radiocommandés.

Seconde Guerre mondiale (1939-1945) : Développement d’avions-cibles et de prototypes de drones militaires, mais usage limité au combat.
Guerre du Vietnam (années 1960-1970) : Première utilisation à grande échelle de drones de reconnaissance par les États-Unis, avec des milliers de missions.

Années 1970-1980 : Israël perfectionne l’emploi opérationnel des drones pour l’observation, le ciblage et le renseignement.

Années 1990 : Les drones deviennent courants dans les opérations militaires modernes (Golfe, Balkans, Kosovo).

À partir de 2001 : Apparition des drones armés modernes, notamment le MQ-1 Predator américain en Afghanistan. Les premières frappes létales documentées remontent à 2001.

Depuis 2022 : La guerre entre Ukraine et Russie marque une véritable révolution : drones FPV, drones kamikazes, essaims, guerre électronique, emploi massif à tous les niveaux tactiques.

  • Le véritable tournant : Si les drones existent depuis plus d’un siècle, deux dates sont particulièrement importantes :
  • 1960-1970 : premier emploi massif pour le renseignement au Vietnam.
  • 2001-2002 : premiers drones armés modernes utilisés régulièrement par les États-Unis en Afghanistan.

La guerre en Ukraine n’a donc pas inventé le drone militaire, mais elle a transformé son emploi au point que certains analystes la considèrent comme la première grande « guerre des drones » de l’histoire.

La guerre du Haut-Karabakh, en 2020, avait déjà démontré leur importance. Mais l’Ukraine a contribué à transformer profondément leur emploi, leur diffusion et leur rythme d’évolution. Drones de reconnaissance, drones FPV, systèmes navals sans équipage, robots terrestres, adaptations logicielles et guerre électronique : les innovations se succèdent. Et provoquent presque immédiatement des contre-innovations russes. Car il ne faudrait surtout pas commettre une nouvelle erreur intellectuelle : croire que seule l’Ukraine apprend. La Russie s’adapte également. Nous assistons à une compétition permanente entre les moyens d’attaque et les moyens de protection.

Mais l’une des caractéristiques les plus instructives du modèle ukrainien réside dans ses circuits d’innovation. Un opérateur identifie un problème. Des techniciens recherchent une solution. Un prototype est expérimenté. Les résultats remontent. Le matériel est modifié. Et le cycle recommence.

Des entreprises civiles et de petites structures industrielles participent à cette transformation. Le modèle ukrainien n’est évidemment pas parfait. Il connaît ses propres difficultés administratives, industrielles et logistiques. Mais il démontre qu’une organisation militaire peut considérablement accélérer son adaptation lorsqu’elle rapproche les utilisateurs, les concepteurs et les décideurs.

L’AGILITÉ N’EST PAS UNE OPTION. C’EST UNE CAPACITÉ DE COMBAT.

Et voici la question embarrassante pour les grandes institutions militaires : Pourquoi faut-il parfois plusieurs années pour adopter un équipement alors qu’une équipe confrontée à l’urgence du combat peut expérimenter une solution en quelques semaines ?

6. LE DRONE À QUELQUES CENTAINES D’EUROS FACE AU MATÉRIEL À PLUSIEURS MILLIONS

Voici probablement l’une des images les plus dérangeantes de la guerre en Ukraine. D’un côté, des chars, des véhicules blindés et des systèmes militaires sophistiqués. Des matériels parfois développés pendant des décennies. Des programmes industriels extrêmement coûteux.

De l’autre, des drones utilisant des technologies commerciales relativement accessibles, modifiés pour répondre à des besoins militaires. Attention : un drone bon marché ne détruit pas systématiquement un char moderne. Son coût opérationnel réel dépasse également le prix de ses seuls composants.

Mais le déséquilibre économique mérite réflexion. Un système relativement peu coûteux peut contraindre un adversaire à engager des moyens de protection, de brouillage ou d’interception bien plus onéreux. La question n’est donc plus uniquement de savoir qui possède le matériel le plus sophistiqué. Elle est également de savoir qui peut produire, remplacer, modifier et déployer ses équipements le plus rapidement.

Et surtout, à quel coût. Pendant que certains cherchent à fabriquer une arme parfaite, d’autres cherchent à fabriquer une arme suffisamment efficace, disponible immédiatement et remplaçable demain.

Cela ne signifie pas que les chars, l’artillerie ou l’aviation sont devenus inutiles. Ce serait remplacer une vieille erreur doctrinale par une nouvelle. Cela signifie que leur emploi, leur protection et leur complémentarité doivent être constamment réexaminés.

7. LA FLOTTE RUSSE DE LA MER NOIRE : COMMENT FAIRE LA GUERRE NAVALE SANS MARINE DE GUERRE CONVENTIONNELLE

Voilà peut-être l’exemple le plus spectaculaire de notre démonstration. Au début de l’invasion russe de février 2022, l’Ukraine ne dispose pas d’une flotte de surface capable de rivaliser avec la flotte russe de la mer Noire. Sur le papier, le rapport de force paraît écrasant.

D’un côté, une puissance navale dotée de frégates, de sous-marins, de bâtiments amphibies et de missiles. De l’autre, un pays dont les moyens navals conventionnels sont extrêmement limités.Et pourtant, au fil du conflit, l’Ukraine va infliger des pertes importantes à la flotte russe et réduire considérablement sa liberté d’action.

Comment ? En combinant missiles anti-navires, renseignement, frappes aériennes et drones navals sans équipage. Le croiseur Moskva, navire amiral de la flotte russe de la mer Noire, sombre en avril 2022 après avoir été frappé par des missiles ukrainiens. D’autres bâtiments russes sont ensuite détruits ou endommagés. Les drones navals ukrainiens deviennent progressivement une menace majeure.

Les Russes sont contraints de modifier leurs déploiements et de déplacer une partie importante de leurs moyens navals hors de Sébastopol. Précisons les faits : l’Ukraine n’a pas coulé l’intégralité de la flotte russe de la mer Noire, et celle-ci ne constituait pas à elle seule la deuxième ou troisième flotte mondiale. Mais le résultat demeure extraordinaire.

Une puissance navale disposant de grands bâtiments de guerre voit sa liberté d’action considérablement réduite par un adversaire qui ne possède même pas le début du commencement d’une marine conventionnelle comparable. Voilà de quoi alimenter quelques réflexions dans les écoles de guerre navale.

Le véritable enseignement

Le problème n’est pas simplement le prix d’un drone naval comparé à celui d’un bâtiment de guerre. Il réside dans la remise en question de certaines conceptions traditionnelles de la puissance navale.

Pendant longtemps, la puissance d’une marine a notamment été mesurée à travers son tonnage, le nombre de ses bâtiments, ses capacités de projection et ses systèmes d’armes.Ces critères demeurent importants. Mais ils ne suffisent plus à eux seuls à garantir la liberté d’action en mer.

À quoi sert une flotte puissante si elle ne peut plus opérer librement sans craindre des systèmes sans équipage relativement peu coûteux ?

L’Ukraine n’a pas rendu les marines conventionnelles obsolètes. Elle a démontré qu’un adversaire dépourvu d’une flotte comparable pouvait néanmoins leur contester l’accès à certains espaces maritimes. Et c’est une révolution intellectuelle autant que technologique.

8. LE COMPLEXE MILITARO-INDUSTRIEL FACE AU GARAGE UKRAINIEN

Voici maintenant une autre question dérangeante. Les grandes puissances occidentales disposent de bureaux d’études remarquables, d’ingénieurs exceptionnels et d’industriels capables de réaliser des équipements d’une extraordinaire sophistication.

Mais elles disposent également de procédures d’acquisition souvent longues et complexes. Expression du besoin. Études préliminaires. Évaluations. Arbitrages budgétaires. Essais. Qualifications. Commandes. Livraisons.

Et parfois, lorsque le matériel arrive enfin, le besoin opérationnel a déjà évolué. Bien entendu, un système d’armes complexe ne peut pas être développé comme un petit drone commercial.

La sécurité, la fiabilité et l’interopérabilité imposent des contraintes réelles. Mais ces exigences justifient-elles toutes les lenteurs ?

Pourquoi certaines administrations militaires semblent-elles parfois plus rapides pour organiser une commission d’évaluation que pour expérimenter une solution nouvelle ?

Voilà le véritable sujet. Non pas opposer stupidement les grands industriels aux petits ateliers. Mais comprendre comment associer la puissance industrielle, indispensable à la guerre de haute intensité, à la rapidité d’innovation des petites structures. Car le véritable adversaire de l’innovation n’est pas nécessairement le manque d’argent. Il peut être le délai de décision.

9. FAUT-IL ENVOYER LES PROFESSEURS À L’ÉCOLE DES ÉLÈVES ?

Y a t’il des officiers de l’école de guerre à l’état major Ukrainiens ? AUCUN si j’en crois les sources ouvertes !!!!!!

Les états-majors occidentaux se contentent-ils d’étudier les innovations ukrainiennes, ou parviennent-ils à les transformer suffisamment rapidement en nouvelles doctrines, équipements et méthodes de combat ?

Je propose une idée volontairement provocatrice. Quoi que… vu ce que l’on attend sur le plateau de LCI……

Plutôt que de considérer systématiquement que les grandes écoles militaires occidentales ont vocation à enseigner aux autres armées comment faire la guerre, pourquoi ne pas multiplier les occasions d’apprendre directement de ceux qui la pratiquent dans des conditions nouvelles ?

Pourquoi ne pas envoyer davantage d’enseignants, de responsables de programmes et de spécialistes des doctrines étudier les enseignements ukrainiens ? Pas pour admirer béatement les drones.

Pas pour conclure que les systèmes d’armes traditionnels ne servent plus à rien. Mais pour comprendre comment une armée apprend sous la pression des événements. Comment elle transforme une observation en décision. Comment elle accepte qu’une solution valable aujourd’hui puisse être dépassée demain. Comment elle fait remonter les informations du terrain. Et surtout, comment elle évite que la bureaucratie étouffe l’initiative.

Le véritable diplôme militaire ne devrait pas sanctionner uniquement ce que l’on sait. Il devrait aussi mesurer la vitesse à laquelle on est capable de désapprendre.

Car voilà peut-être le défi majeur des écoles de guerre contemporaines. Non pas transmettre moins de connaissances. Mais enseigner à remettre continuellement ces connaissances à l’épreuve des faits.

10. CONCLUSION PROVISOIRE : ET SI LES ÉCOLES DE GUERRE DEVAIENT RETOURNER À L’ÉCOLE ?

Je ne prétends pas que West Point, Saint-Cyr ou les écoles de guerre occidentales ne servent à rien. Elles transmettent une culture stratégique indispensable et contribuent à former des officiers capables d’assumer des responsabilités considérables.

Mais leur prestige ne doit jamais les dispenser d’un examen critique. L’histoire militaire démontre que les certitudes peuvent devenir dangereuses lorsqu’elles ne sont plus confrontées à la réalité. 

En 1940, les Allemands ont neutralisé une forteresse réputée extrêmement puissante grâce à une combinaison originale de moyens techniques et tactiques.

Au XXIe siècle, l’Ukraine démontre qu’une armée confrontée à un adversaire matériellement supérieur peut bouleverser les conditions du combat grâce à l’innovation, à l’adaptation et à l’exploitation intelligente de moyens parfois relativement peu coûteux.

Les circonstances historiques sont évidemment différentes. Mais une même question traverse ces événements.

Pourquoi les organisations militaires consacrent-elles autant d’énergie à perfectionner les réponses qu’elles connaissent déjà, et parfois si peu à imaginer les questions que leur posera demain l’adversaire ?

  • Je suggère donc une modification du programme des grandes écoles militaires. 
  • Première année : apprendre l’histoire des guerres.
  • Deuxième année : comprendre pourquoi les précédentes doctrines ont échoué.
  • Troisième année : apprendre à reconnaître le moment où tout ce qu’on vous a enseigné doit être remis en question.

Et pour l’examen final ? Un séjour d’observation auprès des Ukrainiens.

Avec une consigne simple : Cette fois, messieurs, ce ne sont pas vous les professeurs. C’EST L’UKRAINE QUI DONNE LA MASTER CLASS !

11. BIGEARD : IL N’AVAIT PAS FAIT LES GRANDES ÉCOLES DE GUERRE. IL AVAIT FAIT LA GUERRE !

BIGEARD : QUAND UN SOLDAT DEVENU GÉNÉRAL DONNE DES LEÇONS AUX PROFESSEURS DE STRATÉGIE !

Marcel Bigeard n’est pas entré dans l’armée par la grande porte des écoles prestigieuses. Il est entré par celle de la troupe. Et il en est ressorti général quatre étoiles.

MAO ZEDONG : QUAND LE POISSON ENSEIGNE LA GUERRE AUX GÉNÉRAUX !

Avant de parler de Marcel Bigeard, il faut revenir à une idée fondamentale de la guerre révolutionnaire, popularisée par Mao Zedong.

« Le révolutionnaire doit vivre au sein de la population comme un poisson dans l’eau. »

Cette formule, généralement présentée sous cette forme en français, résume une conception de la guérilla : le combattant révolutionnaire dépend de la population comme le poisson dépend de l’eau. La population lui fournit, volontairement ou sous contrainte selon les situations, des renseignements, des vivres, des abris, des recrues et la possibilité de se dissimuler.

Pour une armée conventionnelle, cette situation constitue un véritable cauchemar. Comment identifier un ennemi qui ne porte pas toujours l’uniforme ? Comment détruire une organisation militaire dont les combattants se dispersent et se fondent dans leur environnement ? Comment contrôler durablement un territoire lorsque l’adversaire peut disparaître, attendre et réapparaître ailleurs ?

Les réponses traditionnelles — davantage de soldats, davantage de blindés, davantage d’artillerie — ne suffisent pas nécessairement.

CAR ON PEUT OCCUPER UN TERRITOIRE SANS CONTRÔLER LES HOMMES QUI Y VIVENT !

Mao avait compris que la guérilla n’était pas simplement une guerre menée avec des moyens inférieurs. Elle reposait sur une conception politique et militaire particulière, dans laquelle le temps, la population, l’organisation et la volonté pouvaient compenser une infériorité matérielle. Cette stratégie n’était pas sans contradictions ni sans violences envers les populations. Mais elle obligeait les armées qui l’affrontaient à repenser leurs méthodes. Et c’est précisément ce que les Français allaient découvrir en Indochine.

GIÁP ET HÔ CHI MINH : QUAND UN PROFESSEUR D’HISTOIRE DONNE DES LEÇONS AUX GÉNÉRAUX !

Võ Nguyên Giáp n’était pas un produit de West Point ou de Saint-Cyr. Avant de devenir chef militaire, il avait notamment enseigné l’histoire. Quant à Hô Chi Minh, il était d’abord un dirigeant politique et révolutionnaire, capable de concevoir une lutte dans laquelle l’organisation populaire, la propagande, la diplomatie et les opérations militaires se renforçaient mutuellement.

Leur adversaire disposait pourtant de ce que les grandes armées considéraient traditionnellement comme les attributs de la puissance : des officiers professionnels, une industrie d’armement, des unités spécialisées et des moyens matériels supérieurs.

Mais Giáp ne cherchait pas à affronter systématiquement cette supériorité dans les conditions choisies par l’adversaire. Il recherchait les circonstances dans lesquelles le rapport de force pouvait être transformé.

Le 7 mai 1954, la chute de Diên Biên Phu allait devenir l’un des symboles les plus spectaculaires de cette confrontation. Bien entendu, Giáp n’avait pas remporté cette bataille avec sa seule intelligence : l’armée populaire vietnamienne avait mobilisé des forces considérables, une logistique impressionnante et bénéficié notamment d’une importante aide chinoise.

LA SUPÉRIORITÉ TECHNIQUE N’EST PAS UNE ASSURANCE TOUS RISQUES CONTRE LA DÉFAITE.

Il faut également rappeler que le Việt Minh a combattu dans le contexte de l’occupation japonaise et de la capitulation du Japon en 1945, puis contre la France. La guerre contre les États-Unis et le Sud-Vietnam s’est prolongée jusqu’en 1975, sous une direction politique et militaire plus large que celle de Giáp seul.

Il serait donc historiquement excessif d’affirmer que Giáp a personnellement vaincu, à lui seul, les armées japonaise, française et américaine. Cela n’enlève rien à son importance.

GIÁP N’AVAIT PAS BESOIN D’UN DIPLÔME DE WEST POINT POUR COMPRENDRE QU’UNE GUERRE NE SE GAGNE PAS EN RESPECTANT LES CERTITUDES DE L’ADVERSAIRE !

Et cette leçon, certains officiers français allaient la retenir.

MARCEL BIGEARD : UN GÉNÉRAL QUI VENAIT DE LA TROUPE, PAS DES GRANDES ÉCOLES !

Marcel Bigeard représente un parcours exceptionnel dans l’histoire militaire française. Il entre dans l’armée comme simple soldat en 1936. Il ne sort pas de Saint-Cyr. Il ne commence pas sa carrière avec les galons et les perspectives d’avancement réservés aux officiers issus des grandes écoles. Il commence dans la troupe. AU BAS DE L’ÉCHELLE ! Et il terminera général de corps d’armée, soit quatre étoiles. 

Voilà déjà une première leçon pour les institutions militaires : le talent de commandement ne se mesure pas exclusivement à la qualité d’un concours d’entrée ou au prestige d’un diplôme. Bigeard connaissait les contraintes du soldat parce qu’il avait lui-même été soldat.

La fatigue, le poids de l’équipement, la marche, le terrain, la nécessité de réagir immédiatement et l’importance du moral n’étaient pas pour lui de simples notions théoriques. Sa carrière allait être marquée par cette proximité avec la réalité du combat. Cela ne signifie pas qu’il méprisait toute instruction militaire ou toute doctrine. Il savait aussi organiser, préparer et commander.

Mais sa réputation s’est construite sur une exigence : adapter les hommes et les méthodes à la guerre réellement menée, plutôt que chercher à faire entrer la réalité dans un schéma préétabli.

BIGEARD EN INDOCHINE : L’ÉCOLE DU TERRAIN, CELLE QUI NE DÉLIVRE PAS DE DIPLÔME !

En Indochine, Bigeard découvre et affronte une guerre dans laquelle les unités françaises doivent composer avec un adversaire mobile, organisé, capable d’éviter les affrontements défavorables et de choisir les circonstances de ses attaques.

Le terrain, le climat, les distances, les difficultés logistiques et la population jouent un rôle déterminant. Face à ces contraintes, les méthodes conventionnelles ne peuvent être appliquées mécaniquement.

Bigeard développe une conception exigeante de l’infanterie : des hommes entraînés, endurants, mobiles, capables de se déplacer rapidement et de combattre avec des moyens adaptés à leur mission. Il privilégie la préparation physique, la cohésion, la connaissance du terrain et la capacité d’initiative.

Il comprend aussi qu’une unité alourdie par son propre équipement peut perdre une partie de sa valeur opérationnelle. Une évidence ? Peut-être. Mais les évidences du terrain ne sont pas toujours celles des bureaux.

UN SOLDAT QUI NE PEUT PLUS AVANCER PARCE QU’IL PORTE TROP DE MATÉRIEL N’EST PAS DEVENU PLUS EFFICACE. IL EST SIMPLEMENT DEVENU PLUS LOURD !

Bigeard commande notamment le 6e bataillon de parachutistes coloniaux et participe à la bataille de Diên Biên Phu, où il est fait prisonnier en 1954. L’expérience est fondamentale. Il ne découvre pas la guerre révolutionnaire dans une salle de conférences. Il la découvre face à un adversaire qui sait combattre autrement. Et cette expérience nourrit sa réflexion sur la contre-guérilla.

BIGEARD ET LA CONTRE-GUÉRILLA : APPRENDRE DE L’ADVERSAIRE PLUTÔT QUE LE MÉPRISER

Voici peut-être l’un des enseignements les plus importants de son parcours. Face à une guérilla, il ne suffit pas d’envoyer une force conventionnelle plus puissante. Il faut comprendre la logique de l’adversaire. Pourquoi se déplace-t-il de nuit ? Pourquoi évite-t-il certains engagements ? Comment utilise-t-il le terrain ? Comment obtient-il ses renseignements ?

Pourquoi des unités modestes peuvent-elles mettre en difficulté des formations beaucoup plus importantes ? Bigeard fait partie de ces officiers français qui cherchent des réponses concrètes à ces questions. En Algérie, il applique des méthodes fondées notamment sur la mobilité, la rapidité d’intervention, l’entraînement et le renseignement. Il ne s’agit pas de prétendre qu’il aurait inventé à lui seul la contre-guérilla, ni que toutes ses pratiques seraient aujourd’hui exemptes de critiques.

Les guerres coloniales françaises, et particulièrement la guerre d’Algérie, ont également été marquées par la torture, les violences contre les civils et de graves atteintes aux droits humains. Le parcours de Bigeard ne peut être étudié sérieusement en faisant disparaître ces questions.

Mais on peut reconnaître l’importance de son expérience tactique sans transformer l’analyse historique en célébration aveugle.

LE VÉRITABLE STRATÈGE N’EST PAS CELUI QUI REFUSE LES LEÇONS DE L’ENNEMI. C’EST CELUI QUI LES COMPREND AVANT D’ÊTRE VAINCU.

Voilà précisément ce que notre article cherche à démontrer. Une armée intelligente n’apprend pas seulement de ses victoires. Elle apprend aussi de ses adversaires. Et parfois, surtout de ceux qui viennent de la battre.

BIGEARD : QUAND LES FRANÇAIS FINISSENT PAR APPRENDRE LA GUERRE DE LEURS ADVERSAIRES !

Il y a dans cette histoire une ironie dont les écoles de guerre devraient faire un sujet d’examen. Pendant des années, les officiers français avaient été formés à étudier les campagnes des grands chefs militaires européens. Mais, en Indochine, ils rencontrent un adversaire qui ne se comporte pas comme les armées de leurs manuels. Un adversaire qui sait se disperser, se regrouper, exploiter le terrain, mobiliser la population et transformer le temps en ressource stratégique. Et voilà que certains officiers français, dont Bigeard, comprennent qu’il faut revoir leurs propres méthodes.

AUTREMENT DIT, POUR APPRENDRE À COMBATTRE UNE GUÉRILLA, IL FALLAIT COMMENCER PAR COMPRENDRE COMMENT COMBATTAIENT LES GUÉRILLEROS !

On imagine difficilement le sujet d’un examen plus simple. Et pourtant, combien d’institutions militaires ont mis des années à accepter des réalités qui apparaissaient chaque jour sur le terrain ? Le parcours de Bigeard nous rappelle qu’un bon chef ne doit pas seulement savoir transmettre les ordres.

Il doit aussi être capable de remettre en question ses habitudes. L’autorité ne dispense pas de réfléchir. Le grade ne garantit pas la clairvoyance. Et l’expérience d’une guerre ne garantit pas que l’on comprendra immédiatement la suivante.

UN GÉNÉRAL PEUT AVOIR QUATRE ÉTOILES SUR LES ÉPAULES ET CONTINUER À APPRENDRE. C’EST MÊME PROBABLEMENT À CETTE CONDITION QU’IL MÉRITE DE LES PORTER.

13. « LA BLEUITE » : QUAND LA GUERRE PSYCHOLOGIQUE DEVIENT UNE ARME DE DÉSORGANISATION MASSIVE !

L’expérience française de la guerre d’Algérie offre un autre exemple particulièrement troublant de l’importance des méthodes non conventionnelles.

Son nom : « LA BLEUITE ». Son principal artisan : le capitaine Paul-Alain Léger. Attention : il ne faut pas attribuer cette opération à Marcel Bigeard. Léger et Bigeard appartiennent à cette même histoire militaire, mais leurs fonctions, leurs responsabilités et leurs méthodes étaient distinctes.

À partir de 1957, Léger met en œuvre des opérations d’infiltration et d’intoxication visant les réseaux du FLN et de l’ALN. Son objectif consiste notamment à exploiter une vulnérabilité fondamentale des organisations clandestines : leur dépendance à la confiance. Car une organisation secrète peut survivre à des pertes matérielles. Elle peut remplacer des combattants. Elle peut reconstituer certains réseaux. Mais que se passe-t-il lorsque ses responsables commencent à soupçonner leurs propres hommes d’être des agents de l’ennemi ?

Que se passe-t-il lorsque chaque information devient suspecte ? Lorsque chaque arrestation peut être interprétée comme une trahison ? Lorsque la confiance disparaît ?

L’ENNEMI N’A PLUS BESOIN D’ÊTRE PARTOUT : IL SUFFIT QUE CHACUN CROIE QU’IL EST PARTOUT !

Les opérations d’intoxication françaises contribuent à entretenir cette suspicion. Dans certaines structures de l’ALN, notamment en Kabylie sous le commandement du colonel Amirouche, la méfiance dégénère en purges sanglantes. Des hommes et des femmes sont accusés d’espionnage, interrogés, torturés ou exécutés.

Le bilan humain exact reste discuté par les historiens, de même que la responsabilité respective de l’intoxication française et des décisions prises au sein de l’ALN. Il serait donc simpliste de présenter Léger comme l’unique responsable de ces massacres. Mais l’épisode révèle une dimension essentielle de la guerre : une opération de renseignement peut provoquer chez l’adversaire des comportements autodestructeurs d’une ampleur considérable.

ET L’ÉTAT-MAJOR CONVENTIONNEL DANS TOUT CELA ?

C’est ici que l’histoire devient particulièrement instructive. On pourrait être tenté d’imaginer un capitaine solitaire, incompris, méprisé par une hiérarchie incapable de penser autrement qu’en divisions, en chars et en canons. Cette représentation serait séduisante pour notre démonstration. Mais elle ne correspond pas entièrement à la réalité historique.

Léger a bénéficié du soutien de -certains- responsables militaires qui avaient compris l’intérêt de la guerre psychologique et du renseignement. Les colonels Yves Godard et Roger Trinquier, notamment, appartenaient à un courant de pensée qui cherchait précisément à adapter les méthodes françaises à la guerre révolutionnaire. Nous ne disposons pas, dans les éléments examinés jusqu’ici, de déclarations authentifiées permettant d’affirmer que l’ensemble de l’état-major conventionnel aurait condamné la bleuite. Il ne faut donc pas inventer une opposition générale.

LA LEÇON EST PLUS SUBTILE, ET FINALEMENT PLUS ACCABLANTE POUR LES CERTITUDES MILITAIRES.

Dans une même armée peuvent coexister des officiers attachés aux méthodes classiques et d’autres qui comprennent que l’adversaire impose de nouvelles formes de combat. Le problème n’est pas l’existence d’une doctrine. Toute armée a besoin de doctrines, d’organisation, de discipline et de méthodes éprouvées.

Le problème apparaît lorsqu’une doctrine devient une vérité intouchable. Lorsqu’on cesse de la confronter au terrain. Lorsqu’on confond le respect de la procédure avec l’efficacité de l’action. Dans la guerre conventionnelle, les états-majors cherchent à mesurer les forces, les distances, les pertes et les moyens disponibles.

Dans la guerre psychologique, les effets peuvent être beaucoup plus difficiles à quantifier. Comment mesurer la méfiance ? Comment mesurer l’effondrement de la confiance ? Comment calculer le nombre de décisions catastrophiques prises par un adversaire convaincu d’être infiltré ?

COMBIEN DE DIVISIONS BLINDÉES FAUT-IL POUR OBTENIR LES EFFETS D’UNE ORGANISATION QUI COMMENCE À SE DÉTRUIRE ELLE-MÊME ?

La question est volontairement provocatrice. Elle ne signifie pas que la bleuite constitue un modèle à reproduire. Les tortures, les exécutions et les purges qu’elle a contribué à provoquer imposent au contraire un examen moral et historique rigoureux. Mais elle montre que les effets militaires ne se limitent pas aux destructions visibles sur un champ de bataille.

ET POURTANT, LA FRANCE PERDRA LA GUERRE POLITIQUE !

Il reste un dernier paradoxe. La bleuite a contribué à désorganiser certaines structures de l’insurrection algérienne. Les forces françaises ont également obtenu des succès tactiques et militaires importants au cours du conflit. Et pourtant, l’Algérie devient indépendante en 1962.

ON PEUT GAGNER DES BATAILLES, DÉSORGANISER L’ENNEMI ET PERDRE LA GUERRE POLITIQUE.

Voilà une vérité fondamentale. La réussite d’une opération ne garantit pas la réussite d’une stratégie. L’efficacité d’une méthode ne suffit pas à en établir la légitimité. Et la supériorité militaire ne remplace jamais la compréhension des objectifs politiques d’une guerre.

DE MAO À GIÁP, DE BIGEARD À LÉGER : LA LEÇON QUE LES ÉCOLES DE GUERRE DEVRAIENT RETENIR

Mao avait souligné l’importance décisive de la population dans la guerre révolutionnaire. Hô Chi Minh et Giáp ont inscrit la lutte vietnamienne dans une stratégie où les dimensions politique, militaire et populaire étaient étroitement liées. Bigeard, soldat devenu général, a illustré l’importance de l’expérience du terrain, de la mobilité et de l’adaptation face à la guérilla.

Léger a montré, avec la bleuite et ses conséquences tragiques, jusqu’où pouvaient aller les effets d’une opération de renseignement et d’intoxication. Leurs objectifs, leurs méthodes et leurs responsabilités morales ne sont évidemment pas identiques. Mais leurs parcours posent une question commune.

UNE ARMÉE DOIT-ELLE CONTINUER À FAIRE LA GUERRE COMME ELLE L’A APPRISE, OU APPRENDRE À LA FAIRE TELLE QU’ELLE EST DEVENUE ?

C’est exactement la question que pose aujourd’hui l’expérience ukrainienne aux grandes écoles militaires occidentales.

Les drones, les systèmes autonomes, les communications numériques, la guerre électronique et les adaptations permanentes du champ de bataille ne rendent pas inutiles les principes anciens de la stratégie. Ils obligent à les réexaminer.

Et peut-être est-ce là le plus bel hommage que l’on puisse rendre au général Marcel Bigeard, sans oublier les controverses de son époque :

UN HOMME ENTRÉ DANS L’ARMÉE COMME SIMPLE SOLDAT ET DEVENU GÉNÉRAL QUATRE ÉTOILES, DONT LE PARCOURS RAPPELLE QU’ON N’APPREND JAMAIS DÉFINITIVEMENT À FAIRE LA GUERRE.

CAR LE JOUR OÙ UNE ARMÉE CESSE D’APPRENDRE DE SON ADVERSAIRE, ELLE COMMENCE À PRÉPARER SA PROCHAINE DÉFAITE.

14. ROGER VANDENBERGHE : LE SOUS-OFFICIER QUI N’AVAIT PAS FAIT L’ÉCOLE DE GUERRE… MAIS QUI AVAIT COMPRIS CELLE DE L’ENNEMI !

L’HOMME QUI DÉRANGEAIT LES BUREAUX ET QUE LE GÉNÉRAL DE LATTRE ADMIRAIT

Il existe des hommes dont la carrière militaire constitue, à elle seule, une formidable leçon de stratégie. Roger Vandenberghe est de ceux-là. Il n’est pas sorti de Saint-Cyr. Il n’a pas suivi le parcours traditionnel des officiers d’état-major. Il n’a pas commencé sa carrière en étudiant les grandes manœuvres napoléoniennes dans une salle de cours. Il est entré dans la guerre par la porte la plus rude : celle du terrain.

ET QUEL TERRAIN !

La Résistance française, puis les combats de la Libération, avant l’Indochine et ses rizières, ses villages, ses embuscades et ses nuits où l’ennemi pouvait surgir de partout. Cet homme allait devenir l’un des combattants les plus célèbres du corps expéditionnaire français. Le général Jean de Lattre de Tassigny lui aurait rendu cet hommage resté célèbre : « LE MEILLEUR SOLDAT D’INDOCHINE. »

Pas le meilleur diplômé. Pas le meilleur rédacteur de notes d’état-major. LE MEILLEUR SOLDAT. Voilà qui mérite que l’on s’arrête sur son histoire.

UN ENFANT DE L’ASSISTANCE PUBLIQUE DEVENU UN CHEF DE GUERRE

Roger Vandenberghe naît à Paris le 26 octobre 1927. Son enfance est difficile. Pupille de l’Assistance publique, il grandit loin des milieux privilégiés qui fournissent traditionnellement une partie des cadres militaires. À seize ans, en 1944, il rejoint la Résistance.

Il participe ensuite aux combats de la Libération, notamment dans les rangs du Corps franc Pommiès, puis à la campagne menée par la Première Armée française. En 1947, il part pour l’Indochine. Il n’a pas encore vingt ans. Il découvre une guerre qui n’a pas grand-chose à voir avec les affrontements conventionnels de la Seconde Guerre mondiale.

Les lignes de front sont mouvantes. Les adversaires se dissimulent. Les renseignements comptent autant que les armes. Les routes sont dangereuses.

Les villages peuvent devenir des lieux de renseignement, de soutien ou de confrontation. Le Việt Minh dispose d’une organisation politique et militaire qui lui permet de mener une guerre prolongée contre des forces françaises pourtant mieux équipées. Vandenberghe va apprendre cette guerre au contact direct de l’adversaire. Et il va en tirer une conclusion d’une simplicité redoutable :

POUR COMBATTRE EFFICACEMENT UN ENNEMI QUI PRATIQUE LA GUÉRILLA, IL FAUT COMPRENDRE SES MÉTHODES, ET PARFOIS SAVOIR LES RETOURNER CONTRE LUI.

LES TIGRES NOIRS : UN COMMANDO QUI REFUSE DE COMBATTRE COMME UNE UNITÉ CLASSIQUE

À la tête du commando numéro 24, surnommé « LES TIGRES NOIRS », Vandenberghe développe une manière de combattre fondée sur la surprise, la mobilité et le renseignement. Ses hommes portent notamment des tenues noires, proches de celles employées par certains combattants vietminh.

Son unité comprend des supplétifs vietnamiens, parmi lesquels figurent d’anciens adversaires ralliés. Cette composition constitue à la fois une force et un risque. Une force, parce que ces hommes connaissent le pays, les langues, les habitudes et les procédés de l’adversaire. Un risque, parce que la loyauté d’un combattant récemment retourné ne peut jamais être considérée comme acquise.

Vandenberghe privilégie les raids, les infiltrations et les actions inattendues. L’objectif n’est pas de reproduire, à petite échelle, les manœuvres d’une grande unité conventionnelle. Il s’agit d’employer les caractéristiques mêmes du commando : vitesse, discrétion, initiative et connaissance du terrain.

Là où une unité lourde dépend de sa logistique et de ses itinéraires, un petit groupe peut parfois exploiter une occasion qui disparaîtrait avant l’arrivée de renforts.

LE COMMANDO NE CHERCHE PAS À ÊTRE PLUS PUISSANT QUE L’ENNEMI PARTOUT. IL CHERCHE À ÊTRE PLUS EFFICACE AU BON ENDROIT, AU BON MOMENT.

Cette conception n’est pas une invention sortie de nulle part. D’autres officiers et unités françaises développent également des méthodes de contre-guérilla en Indochine.Mais Vandenberghe en devient l’une des figures les plus spectaculaires. Et ses résultats attirent l’attention.

QUAND LES BUREAUX MILITAIRES DÉSAPPROUVENT… ET QUE LE TERRAIN PARLE !

Voici maintenant le passage qui devrait particulièrement intéresser les professeurs des écoles de guerre. Le 9 janvier 1952, quelques jours après la mort de Vandenberghe, le journaliste Charles Favrel publie dans Le Monde un article intitulé « La mort d’un baroudeur ». Il y décrit un homme exceptionnel, admiré pour ses qualités de combattant, mais dont les méthodes ne faisaient pas l’unanimité dans la hiérarchie militaire. Le journaliste rapporte explicitement la désapprobation des bureaux et les réserves exprimées en haut lieu sur les procédés employés par son commando.

ENFIN UN EXEMPLE HISTORIQUE DOCUMENTÉ DE CETTE TENSION ENTRE L’INNOVATION SUR LE TERRAIN ET LES RÉTICENCES DE L’INSTITUTION !

Il faut toutefois être précis : l’article ne permet pas d’affirmer que tous les généraux s’opposaient à Vandenberghe, ni que leurs réserves étaient uniquement motivées par un conservatisme doctrinal.

Ses méthodes, son recrutement d’anciens prisonniers et son autonomie soulevaient aussi des questions de contrôle, de discipline et de risques opérationnels. Mais cette nuance rend l’histoire plus intéressante encore. Car l’innovation militaire n’est pas seulement une affaire d’imagination.

Elle oblige aussi les institutions à décider jusqu’où elles acceptent de modifier leurs règles, leurs habitudes et leur conception du commandement. Et dans le cas de Vandenberghe, cette confrontation fut bien réelle.

On imagine volontiers le contraste. D’un côté, des officiers chargés d’organiser et de contrôler une armée régulière. De l’autre, un adjudant-chef de vingt-quatre ans, à la tête d’hommes dont certains avaient auparavant combattu dans les rangs adverses, et qui obtenait des résultats par des procédés peu orthodoxes.

IL N’AVAIT PAS LE GRADE POUR DONNER DES LEÇONS AUX COLONELS. MAIS IL AVAIT LE TERRAIN POUR LES OBLIGER À RÉFLÉCHIR !

Et c’est peut-être là que commence la véritable intelligence militaire : lorsque les résultats obligent les certitudes à se justifier.

DE LATTRE : UN GRAND CHEF QUI SAVAIT RECONNAÎTRE UN SOLDAT HORS NORME

Il serait pourtant injuste de présenter Vandenberghe comme un homme unanimement rejeté par sa hiérarchie. Le général de Lattre de Tassigny avait reconnu sa valeur. Cette reconnaissance est fondamentale pour notre démonstration. Elle montre que l’opposition entre les méthodes conventionnelles et l’innovation n’est pas nécessairement une opposition entre les officiers supérieurs et les hommes de terrain.

Certains grands chefs savent reconnaître les qualités d’un combattant atypique. De Lattre était lui-même un officier de formation classique, doté d’une longue expérience des grandes opérations militaires. Et pourtant, il avait compris l’intérêt de ces commandos adaptés aux conditions particulières de l’Indochine.

UN GRAND CHEF N’EST PAS CELUI QUI EXIGE QUE TOUS SES SUBORDONNÉS PENSENT COMME LUI. C’EST CELUI QUI SAIT RECONNAÎTRE UNE COMPÉTENCE, MÊME LORSQU’ELLE NE RESSEMBLE PAS À CELLE QU’ON ENSEIGNE DANS LES ÉCOLES.

Voilà une distinction essentielle. La véritable opposition n’est pas entre les diplômés et les autodidactes. Elle est entre ceux qui continuent à apprendre et ceux qui pensent avoir définitivement appris.

NINH-BINH : LE COURAGE ET LES LIMITES D’UNE GUERRE DE COMMANDOS

En mai 1951, lors des combats de Ninh-Binh, dans le delta tonkinois, Vandenberghe et ses hommes participent à des opérations particulièrement violentes. Son commando mène des actions audacieuses contre des positions vietminh. Vandenberghe est blessé aux deux jambes.

Ses actions sont récompensées par des citations militaires qui soulignent son courage, son sens du commandement et la capacité de son unité à intervenir dans des situations difficiles. Ces épisodes ont contribué à sa légende.

Mais il faut aussi rappeler que le courage individuel ne suffit pas à transformer une campagne militaire en victoire stratégique. Un commando peut désorganiser une force ennemie. Il peut recueillir du renseignement, mener des raids, libérer des hommes encerclés ou exploiter une faiblesse locale.

Il ne peut pas, à lui seul, résoudre les contradictions politiques et militaires d’une guerre entière. Cette distinction est essentielle.

L’EXPLOIT TACTIQUE N’EST PAS UNE STRATÉGIE. MAIS UNE STRATÉGIE QUI IGNORE LES LEÇONS TACTIQUES DU TERRAIN EST UNE STRATÉGIE QUI S’AVEUGLE ELLE-MÊME.

LA TRAGÉDIE DU 5 AU 6 JANVIER 1952 : LE RISQUE MORTEL DE LA CONFIANCE

Le destin de Roger Vandenberghe prend fin dans la nuit du 5 au 6 janvier 1952, près de Nam Dinh. Il a vingt-quatre ans. Il est tué dans son propre poste par un homme issu des rangs vietminh et rallié à son commando. La tragédie est terrible. Vandenberghe avait compris l’intérêt de recruter des hommes connaissant intimement l’adversaire. Cette méthode avait contribué à l’efficacité de son unité.

Mais elle comportait un danger majeur : l’infiltration et la trahison. C’est précisément ce danger qui finit par lui coûter la vie. Il y a là une leçon d’une portée considérable.

UNE MÉTHODE NON CONVENTIONNELLE PEUT ÊTRE BRILLANTE ET COMPORTER EN ELLE-MÊME SA PROPRE VULNÉRABILITÉ.

L’innovation n’abolit pas le risque. L’audace ne remplace pas la sécurité. La connaissance de l’ennemi ne garantit pas que l’on puisse toujours distinguer un ralliement sincère d’une infiltration.

Cette fin tragique interdit de réduire Vandenberghe à un héros de roman d’aventures invincible. Il était un combattant exceptionnel, mais aussi un homme engagé dans une guerre où les décisions les plus audacieuses pouvaient avoir des conséquences irréversibles.

UN ADJUDANT-CHEF DE VINGT-QUATRE ANS FACE AUX CERTITUDES MILITAIRES

Lorsqu’il meurt, Roger Vandenberghe a derrière lui un parcours militaire extraordinaire. L’École nationale des sous-officiers d’active rappelle qu’il fut titulaire de la Légion d’honneur, de la Médaille militaire et de nombreuses citations pour ses actions en Indochine.

Il avait été blessé à plusieurs reprises. Et il n’avait que vingt-quatre ans. VINGT-QUATRE ANS !

À un âge où bien des officiers commencent seulement leur carrière, il avait déjà accumulé une expérience du combat exceptionnelle. Il ne faut évidemment pas en déduire que les écoles militaires seraient inutiles. L’instruction, la formation intellectuelle, la logistique et la planification sont indispensables à toute armée moderne.

Mais son histoire rappelle que le talent militaire peut surgir loin des parcours institutionnels les plus prestigieux. Et surtout, que l’expérience du terrain peut révéler des réalités que la doctrine n’avait pas suffisamment anticipées.

LE CHAMP DE BATAILLE NE DEMANDE JAMAIS À UN HOMME OÙ IL A FAIT SES ÉTUDES AVANT DE METTRE SES IDÉES À L’ÉPREUVE.

DE VANDENBERGHE À BIGEARD : DEUX HOMMES DU RANG, UNE MÊME EXIGENCE D’ADAPTATION

C’est ici que Roger Vandenberghe rejoint Marcel Bigeard dans notre réflexion. Leurs carrières sont différentes. Leurs responsabilités ne sont pas comparables. Et il ne s’agit pas de prétendre que leurs méthodes furent identiques. Mais ils ont un point commun fondamental.

ILS NE SONT PAS DEVENUS DES CHEFS PAR LE PARCOURS CLASSIQUE DES GRANDES ÉCOLES D’OFFICIERS.

Tous deux ont connu la troupe. Tous deux ont été profondément marqués par les réalités du combat. Tous deux illustrent l’importance de la mobilité, de l’initiative et de l’adaptation face à des adversaires pratiquant des formes de guerre différentes des grandes opérations conventionnelles.

Roger Vandenberghe meurt en 1952. Bigeard poursuivra sa carrière jusqu’aux étoiles de général. Le premier laisse l’image d’un chef de commando fulgurant. Le second incarnera, pendant des décennies, une certaine conception de l’infanterie et de la contre-guérilla. Mais leur histoire pose une question commune aux grandes institutions militaires.

COMMENT UNE ARMÉE IDENTIFIE-T-ELLE, ENCOURAGE-T-ELLE ET TRANSMET-ELLE LES INNOVATIONS NÉES SUR LE TERRAIN ?

Car il ne suffit pas de reconnaître un combattant exceptionnel après sa mort. Il faut aussi comprendre ce qu’il a découvert. Il faut distinguer les méthodes efficaces de leurs risques. Il faut transformer l’expérience individuelle en enseignement collectif. Et il faut parfois accepter qu’un adjudant-chef ait compris quelque chose avant des officiers beaucoup plus gradés.

CONCLUSION : Roger VANDENBERGHE N’AVAIT PAS FAIT L’ÉCOLE DE GUERRE. IL EN AVAIT AFFRONTÉ LES QUESTIONS ESSENTIELLES.

Roger Vandenberghe n’a pas inventé la guerre non conventionnelle. Il n’a pas gagné, à lui seul, la guerre d’Indochine. Il n’était ni infaillible ni exempt des contradictions de son époque. Mais son parcours démontre quelque chose d’essentiel. Une armée ne progresse pas uniquement grâce aux grandes théories élaborées dans ses états-majors.

Elle progresse aussi grâce aux hommes qui affrontent des problèmes nouveaux, expérimentent des solutions et obligent l’institution à réexaminer ses habitudes. De Lattre avait su reconnaître les qualités de Vandenberghe. D’autres responsables étaient beaucoup plus réservés sur ses méthodes. C’est précisément cette tension qui rend son histoire si intéressante.

Et lorsque nous regardons aujourd’hui les innovations nées sur les champs de bataille ukrainiens, la question demeure entière.

COMBIEN DE VANDENBERGHE FAUDRA-T-IL ENCORE POUR RAPPELER AUX ÉCOLES DE GUERRE QUE LE TERRAIN N’EST PAS TENU DE RESPECTER LEURS MANUELS ?

Car une chose est certaine : LES GRANDES ÉCOLES PEUVENT ENSEIGNER L’HISTOIRE DES GUERRES. MAIS ELLES DOIVENT AUSSI APPRENDRE À ÉCOUTER CEUX QUI SONT EN TRAIN D’INVENTER LA GUERRE DE DEMAIN.

ROGER VANDENBERGHE, ADJUDANT-CHEF, VINGT-QUATRE ANS. UNE VIE FULGURANTE. UNE LEÇON QUI MÉRITE DE DURER.

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